Cameroun : Les chiffres inquiétants du taux de chômage à la veille des élections présidentielles.
Diplômé ou non, trouver du travail au Cameroun relève d’un exploit surhumain. Comment expliquer une telle difficulté d’accès à l’emploi dans un pays où plus de la moitié de la population est en âge de travailler et où le taux d’alphabétisation avoisine les 80 % avec un fort potentiel économique ? Où ça coince ? Je vous dis tout dans ce « Point Final » – sans salaire, évidemment ! (Générique 😄 !)
Se nourrir, avoir un toit
La journée s’éveille, hésitante, bercée par le chant des coqs, le frémissement des couvercles d’assiettes, le tintement des marmites. Ici, on prépare les enfants pour l’école, là-bas, chacun s’attelle à ses occupations. Les oiseaux saluent le matin avant de laisser leur place aux moteurs des taxis et des motos qui ronronnent de plus en plus fort, transformant peu à peu le calme en une symphonie de bruits. Les rues se remplissent, et sur les visages des passants se dessine la dureté de vies forgées à la sueur du front. Flobert Ahanda, 34 ans, appuie sur les pédales de sa fidèle bicyclette. Les collines de Yaoundé, qui veillent silencieusement sur la ville, il les connaît bien, même s’il ne les arpente pas toutes chaque jour. Trois, parfois quatre collines suffisent pour sa tournée. À l’arrière de son vélo, une glacière où reposent des pains chargés de haricots et de morceaux de poisson, destinés aux manutentionnaires des chantiers. Flobert connaît presque tous ces visages, de ses mains rugueuses sur le guidon, comme un capitaine ses matelots. Sa journée de patrouille est longue ; il rentrera vers cinq heures, retrouver sa Salomé, ses frères, ses sœurs et surtout sa mère.
Beignets – Bouillie – Haricots

Elle est là, stoïque, devant son feu de bois, ses yeux habitués aux assauts de la fumée, ses mains comme des boucliers face aux braises. Dans quelques minutes, son petit stand soutenu par quatre piquets, inchangés depuis « dix-neuf ans », accueillera ses premiers clients. Avec ce sourire de défi, elle me confie : « Ici, la souffrance, on la connaît bien, mais on ne la craint plus. »
Entre deux gestes précis, alors que la pâte commence à danser dans l’huile bouillante, elle m’évoque sa famille, son histoire. « Au décès de son père, Flaubert était âgé de 19 ans. Avec quatre enfants à ma charge, sans moyens, j’ai été contrainte à prendre une décision difficile… » Elle rit en parlant de sa décision de sacrifier la scolarité de ses deux filles, Judith et Isabelle : « Elles iront en mariage », ironise-t-elle (ou pas). Ses économies, elle les a mises de côté pour Flaubert et son petit frère, Tsimi. Et ils l’ont honorée : Flaubert est titulaire d’un master en gestion et comptabilité, et Tsimi d’une licence en droit public. Notre conversation est interrompue par deux clients impatients. « Les beignets sont encore dans l’huile, ça arrive bientôt. »
Mais ils prendront un bol de bouillie pour patienter. On reprend notre discussion, qui vire rapidement au débat. Agnès, d’un hochement de tête, accepte son sort. Elle le relativise même : « J’ai mes enfants, ils sont là, bien vivants et en bonne santé. Personne ne manque de quoi manger, ni d’un toit pour dormir. » C’est une grâce, dit-elle, pour le Cameroun qu’elle connaît aujourd’hui. Et, avec un sourire chaleureux, elle ajoute qu’elle est grand-mère pour la troisième fois cette année. Flaubert vit chez elle avec sa femme, mais elle rectifie aussitôt : « C’est ici chez lui. Moi, mon temps est passé. Bientôt, ce sera à eux de prendre soin de cette maison, de respecter les valeurs que je leur ai enseignées. Ils sont comme moi : simples, désintéressés. Cela me rend fière. »
Tsimi, quant à lui, travaille à l’avenue Kennedy, où il dépanne des téléphones et fait des téléchargements. Le soir venu, Flaubert troquera son vélo pour l’aile d’un tableau noir ; il donne des cours du soir dans une école de quartier. C’est son quotidien, rythmé et immuable. Tandis qu’Agnès et sa fille Judith s’affairent autour des clients, je m’installe, commande moi aussi un bol de bouillie, et savoure. Ici, il est clair que le temps se mesure autrement, dans le dévouement, dans la patience, et dans les espoirs à demi-murmurés. Tchounang, l’un des clients est formel : il votera blanc en 2025 : « À quoi ça sert de jouer à un jeu dont les règles sont fixées par l’adversaire ? On connaît l’issue d’avance.», argue t-il.
C’est dans ce beignetariat que je comprends mieux le refus des fonctionnaires du Fonds National de l’Emploi (FNE) de répondre à mes sollicitations d’interview, malgré mes multiples relances : c’est vilain de parler la bouche pleine. Pour comprendre le chômage de Flaubert et de Tsimi, j’ai dû mener mes investigations ailleurs.
La dure réalité des chiffres
Selon l’Institut national des statistiques et les Nations Unies, la population totale du Cameroun atteint 29,9 millions d’habitants en 2024. Elle est principalement composée de jeunes, avec environ 40 % de la population ayant moins de 15 ans, ce qui reflète un fort taux de natalité. La population en âge de travailler (15-64 ans) représente environ 55 %, et seulement 5 % ont plus de 65 ans, ce qui indique une faible proportion de personnes âgées. En termes de répartition hommes/femmes, le Cameroun a une population relativement équilibrée, avec un ratio légèrement en faveur des femmes dans certains groupes d’âge. Les zones les plus densément peuplées sont les régions du Littoral, de l’Extrême-Nord et du Centre, tandis que des régions comme l’Est et le Sud ont une densité de population plus faible. Enfin, le ratio de dépendance, qui mesure le nombre de jeunes et de personnes âgées par rapport à la population active, est de 78,1 %, ce qui signifie qu’une large partie de la population dépend économiquement de la population en âge de travailler, posant un défi économique pour le pays.
Selon la Banque mondiale, en 2023, le Cameroun a connu une inflation moyenne de 7,4%, marquée par des hausses des prix des produits alimentaires et des coûts de transport, principalement en raison de la hausse des prix du carburant. Cette inflation a été partiellement atténuée par les efforts du gouvernement, notamment l’augmentation des salaires dans la fonction publique (ce qui est une goûte d’eau au lac municipal quand on sait que le l’État n’est pas le premier pourvoyeur d’emplois). Par ailleurs, la banque mondiale prévoit en 2024, une baisse de l’inflation, avec un taux projeté de 6,3%.Quant au chômage, il est estimé à 3,7% fin 2023, un chiffre relativement bas comparé à d’autres pays, bien que l’Afrique subsaharienne fasse face à un chômage élevé, en particulier parmi les jeunes (le manque d’expérience qu’on ne leur accorde pas les écarte systématiquement). Cependant, des préoccupations demeurent concernant le sous-emploi et la baisse du taux d’activité.

Où est-ce que ça coince ?
Disons les choses simplement et sans détour : l’administration n’a pas encore réussi à mettre en place un plan de relance économique adapté aux réalités sociopolitiques locales, je dirais même mondiales. La corruption joue un rôle important dans cet échec, freinant le développement du secteur privé. On ne peut ignorer l’ensemble des facteurs responsables du chômage et de la hausse de l’inflation, parmi lesquels figurent la guerre en Ukraine et le réchauffement climatique, ce dernier facteur est pour beaucoup dans de nombreux conflits dans la sous-région. Les complications sont nombreuses et complexes. La lourdeur et l’encombrement administratifs n’arrangent rien non plus. Prenons un exemple : au Cameroun, pour créer une Société Unique personnelle » (SURL), il faut justifier d’un montant minimum d’un million de francs CFA dans le compte de la société, et débourser entre 400 et 500 000 francs CFA pour des procédures administratives interminables qui prennent entre deux et trois semaines. Soit un total de 1 500 000 francs CFA (environ 1000 €). Comment de telles complications pourraient-elles aider un jeune à s’en sortir et à s’acquitter régulièrement de ses cotisations auprès de l’État ? Cela pourrait pourtant être une relation gagnant-gagnant si l’État offrait un soutien à ce niveau. Pour le même statut d’entreprise en France, il faut un montant minimum de… 1 € (vous avez bien lu) dans le compte de la société, et environ 300 € (près de 200 000 francs CFA, tout frais compris) pour les frais administratifs, le tout en quatre ou cinq jours, avec la possibilité de faire les démarches en ligne.
Et pourtant
Le Cameroun possède des ressources abondantes en pétrole, gaz naturel, bois, et minerais, qui, s’ils sont bien gérés, pourraient stimuler la croissance et les recettes fiscales. De plus, en tant que membre de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), il bénéficie de liens commerciaux et financiers régionaux, qui facilitent le commerce et l’investissement. Il a également signé des accords de partenariat économique avec l’Union européenne. Le Cameroun a des perspectives économiques prometteuses s’il parvient à gérer efficacement ses ressources, renforcer la diversification économique et améliorer la gouvernance. Cependant, la croissance future dépendra également de la stabilité politique et des réformes économiques visant à attirer les investissements, réduire la dette, et favoriser l’emploi formel.
Pendant ce temps…
« Une femme qui coche des cases ? Tu me prends pour un réalisateur de films ou quoi ? » Tsimi lève les yeux au ciel, jonglant entre mon regard, une énième vidéo YouTube « Comment devenir millionnaire en 30 jours » et son ticket de pari sportif froissé. Le genre de ticket qui promet plus de rêves que de gains. « Je veux quelqu’un qui me bouscule, qui me fasse sortir de ma zone de confort. Mais pour l’instant…» Il tapote son téléphone d’un air absent. « Regardes moi, je n’arrive pas à prendre soins de moi. Alors une famille… » Je souris. Dans sa voix, il y a ce mélange de lucidité et d’espoir qui fait mal au cœur. Comme ces vieilles baskets qu’on garde trop longtemps : déjà usées, mais on refuse de les jeter. Dans la cour d’en face, Flaubert bichonne sa bicyclette. Son fidèle destrier des temps modernes. Il la caresse avec un chiffon usé, comme on caresse son chat malade. Cette même bicyclette qui, demain encore, avalera les kilomètres sur les routes cahoteuses de Yaoundé. Ce soir, dans leur petit appartement plongé dans le noir – merci ENEO pour ces sept heures sans électricité – Flaubert et Salomé se serreront l’un contre l’autre. Une bougie posée sur la table dessine leurs ombres sur le mur, comme un film muet d’amour et de courage. Les enfants jouent dans un coin, leurs rires plus lumineux que toutes les ampoules du quartier. Les mots d’Agnès ce matin résonnent encore : «La vie, c’est juste un toit et de quoi manger.» Simple. Brutal. Vrai. Le soleil cède la place à sa sœurette, la nuit. Cette dernière drape la ville de son immense manteau noir. La circulation s’intensifie sur d’étroites routes cabossées de Yaoundé. Les piétons avancent en silence avec des visages plus durs qu’à leur départ ce matin ; aussi durs que leurs journées de travail. Ils font partis des 80% des travailleurs sous payés mais ils s’estiment heureux d’avoir au moins un emploi. Ils piétinent les trottoirs, témoins muets des promesses politiques qui sonnent creux et creusent les tombes au Cameroun, cimetière où reposent tant de diplômes et des rêves. Les écarts des classes sociales eux aussi se creusent : les riches accroissent leurs richesses tandis que la précarité des pauvres va de mal en pire – le grand classique. Peut-être que demain, comme des centaines de milliers d’autres jeunes, Flaubert à son tour affrontera le soleil et les tempêtes de sable du désert pour rejoindre l’Europe, l’Eldorado, le rêve africain. Pour le moment, comme des millions d’Africains, il combat la pauvreté avec sa résilience pour seule arme. Et quelque part, un ticket de pari continue d’attendre son miracle.
Comme une sentence
Sans emploi, à cause des complications à créer une entreprise, Flaubert et son frère, Tsimi, continuent de travailler comme des millions d’autres Camerounais dans l’auto entrepreneuriat et dans l’informel en toute (fausse) clandestinité, sans verser le moindre centime à l’État. Un manque à gagner supplémentaire pour ce dernier. En tout cas, les frères me l’ont dit d’une voix : comme Tchounang, ils ne croient pas en la sanction politique par voie de vote; ils voteront blanc en 2025. Point Final.