Panne D’inspiration ?
Comme dans un vieux moteur d’une voiture, les pannes d’inspiration surgissent avec fracas dans la vie d’un auteur, tel un camion sans freins dévalant les ruelles étroites du marché mokolo, où l’on entend les voix des vendeuses s’interpeller et les odeurs d’épices se mêler aux gaz d’échappement. Cette maladie, qui ronge ceux et celles qui vivent du Bic et du stylo, s’appelle « le syndrome de la feuille blanche ». Pour y pallier, chacun a une astuce infaillible qu’il garde secrète, comme la recette d’Okok de ma grand-mère, préparée avec amour dans une cuisine enfumée. Eh bien, pas moi ; j’ai moi aussi été touché par ce syndrome, mais aujourd’hui, dans l’accalmie des collines verdoyantes de Yaoundé, je profite du temps de répit qu’il m’accorde pour partager mon astuce avec vous.
LE BIC ET LA FEUILLE

Tout avait commencé un soir silencieux, vous savez, comme le calme avant la tempête. Je m’étais réveillé en sursaut, avec cette impression qu’on frappait à la porte. J’ai regardé autour de moi : personne. Étonnant, mais bon – l’étonnement, c’est une notion relative de nos jours. Après quelques instants passés à scruter le silence, j’ai tenté de me rendormir, en vain. Morphée me refusait ses bras, tel une femme qui soupçonne son mari d’infidélité. Dans pareilles circonstances, je me mets généralement à lire ou à écrire. Mon stylo et ma feuille, posés au chevet du lit, semblaient m’attendre, les « yeux » larmoyants, comme un enfant qui regarde sa mère sortir pour se rendre à la…véranda !
Comme j’avais une idée d’article qui vagabondait comme un Nanga Boko à la Poste centrale, j’ai décidé de la sortir et de l’étaler sur la feuille à l’aide de mon stylo. Comme toujours, j’avais déjà recoupé mes informations, emmagasiné mes images d’illustrations, il ne manquait plus que je couche l’écriture comme la mayonnaise sur du poisson braisé.
J’ai commencé à rédiger, rédigé, rédigé et puis soudain, au milieu de la feuille, rien. Plus rien ne me venait. J’avais comme un trou noir, aussi profond que les nids-de-poule de l’avenue Kennedy. Tout ce que j’avais préparé s’était volatilisé comme l’argent du contribuable dans les projets fantômes. L’idée qui me trottait à la tête depuis des mois s’était séparée de moi.
Plus rien !

Pendant ce temps, ma feuille me regardait avec les yeux d’une femme insatisfaite…Le lendemain, j’ai décidé de ne plus y penser, de laisser l’inspiration jouir de ses caprices. Mais mon stylo et ma feuille étaient toujours là, collés à mes basques, comme deux enfants qui suivent leur camarade radin dans la cour de récréation. Les jours se sont transformés en semaines, les semaines en mois, sans que je parvienne à écrire la moindre phrase. Comme si cela ne suffisait pas, la procrastination est venue renforcer mon syndrome de la page blanche. Je me sentais minable, comme un traître.

Impuissant, je parcourais, avec un pincement au cœur, l’appel à texte pour les Jeux Olympiques de Paris, envoyé par l’équipe de Mondoblog. Les yeux pleins d’envie comme un consommateur d’alcool sans argent passant devant une Kadji bien glacée, je lisais les billets des autres blogueurs, aussi percutants les uns les autres comme les frappes de Mappe. J’imaginais la têtes de Séverine et celle de Camille entrain de me dire en chœur :
Phatal, tu nous fais quoi là ?
Et puis est arrivé le moment où j’ai commencé à tout remettre en question : moi, mon écriture, mes ambitions professionnelles, tout, absolument tout ! Même mes proches, la couleur de mon téléphone – que j’aime pourtant beaucoup – et mes vêtements ont fait les frais de ma panne d’inspiration.Fichue procrastination ! D’abord, je n’aime pas ce mot : il a une assonance érotique, et pourtant il n’a rien à voir avec cela. Un peu comme il n’a rien à faire dans ma vie. Bref, j’ai décidé de m’accrocher. Je me suis mis à lire avec acharnement, tel un élève à l’approche de l’examen, et à participer aux ateliers d’écriture que des auteurs de renom organisaient en ligne.
ENFIN !

Puis, un jour inattendu, est venu un éclair d’inspiration. Je m’en souviens bien : c’était un après-midi, Tata Hortense décortiquait des arachides à côté d’un enfant qui jouait au batteur dans un orchestre imaginaire, et soudain, une histoire m’est venue en tête, comme soufflée par un vent providentiel. Mon stylo et ma feuille semblaient me fixer avec des yeux qui disaient : « Alors, qu’attends-tu ? ». Les mois suivants j’ai enfin pu finir la rédaction de mes deux romans et ma nouvelle, j’en paufine un troisième roman en ce moment –j’en profite avant le retour du syndrome de la feuille blanche. J’attend des nouvelles des maisons d’édition mais chuuute !… On dit qu’il n’est pas prudent de parler des futurs projets ou en cours, ça porte malheur. Le syndrome de la page blanche, c’est comme une mère : il ne vous lâche jamais vraiment, il vous accorde juste un moment de répit, un mirage de liberté. Plus vous le combattez, plus il vous assène des uppercuts, comme Francis Ngannou. Il est inutile de lutter contre un ennemi invisible, quelque chose qui vous dépasse. Après un moment de lutte et de doute, j’ai accepté ma défaite, tel un judoka frappant trois fois le tatami. Et il m’a relâché. J’ai repris des forces. Aujourd’hui, mon stylo et ma feuille blanche sont à nouveau nourris, heureux, comme un endetté qui vient enfin d’obtenir un bon contrat de travail. À chacun sa méthode pour vaincre le syndrome de la page blanche ; j’ai hâte de découvrir la vôtre ! Point final.